Lettre du 8 août 1945

 

Messieurs,

 

Je suis heureuse de pouvoir vous donner mon témoignage sur les étudiantes de la Bible (Bibelfoscherinnen) que j'ai rencontrées au camp de Ravensbruck.

 

En effet, j'ai pour elles une véritable admiration. Elles appartenaient à différentes nationalités: allemande, polonaise, russe ou tchèque et ont subi pour leurs croyances de très grandes souffrances.

 

Les 1ères arrestations avaient eu lieu depuis dix ans et la plupart de celles qui avaient été amenées au camp à ce moment-là étaient mortes de mauvais traitements qu'on leur avait fait subir ou avaient été exécutées.

 

J'ai connu cependant quelques survivantes de cette époque et d'autres prisonnières arrivées plus récemment; toutes faisaient preuve d'un très grand courage et finissaient par en imposer aux S.S. eux-mêmes. Elles auraient pu être libres sur le champ si elles avaient renoncé à leur foi. Au contraire, elle ne cessaient de résister, réussissant même à introduire dans le camp des livres et des tracts qui ont valu la pendaison à plusieurs d'entre-elles.

 

Dans mon bloc, j'ai assez bien connu trois étudiantes de la Bible de nationalité tchèque. Par mesure de protestation, il leur est arrivé plusieurs fois, avec d'autres de leurs coreligionnaires, de refuser d'aller aux appels. J'ai assisté moi-même à des scènes très pénibles où je les ai vu battues et mordues par les chiens sans qu'elles renoncent à leurs décisions.

 

De plus, restant fidèles à leur croyance, la plupart d'entre-elles ont toujours refusé de prendre part à des industries de guerre ce qui leur a valu de mauvais traitements et même la mort.

 

Je regrette de ne pouvoir vous donner tous ces détails de vive voix come vous me le demandez, mais je suis actuellement contrainte de faire un séjour en haute montagne pour ma santé; j'espère que ces détails vous suffiront et répondent à ce que vous désirez savoir.

Croyez, Messieurs, à mes sentiments les meilleurs.

 

[Signé : G. De Gaulle.]

 

 

Geneviève de Gaulle relate dans une interview le fait suivant survenu au moment de Noël: «Les Bibelforscherinnen, en dehors de l'entraide qu'elles avaient les unes pour les autres, aidaient d'autres camarades. Ces jeunes Tchèques dont je parlais m'ont plusieurs fois donné de petites portions de nourriture. La Bibelforscherin dont j'ai parlé tout à l'heure, qui était au bunker et qui faisait le service, m'a apporté, avec de très grands dangers pour elle, le lendemain de Noël un paquet que mes camarades avaient fait pour moi avec des petits cadeaux. Elle a pris la clé de la surveillante, elle a ouvert la porte et m'a apporté le paquet. »

 

extrait du livre "La Traversée de la nuit".

 

En effet, une détenue âgée exécute les ordres. Elle porte le triangle violet des Témoins de Jéhovah et un numéro qui la signale comme une des premières immatriculées dans le camp. [...] Un dimanche après-midi, la détenue âgée qui fait le service ouvre la porte de ma cellule et allume une lumière. A mi-voix, elle m'explique qu'il y a une fête chez les SS, qu'ils ont beaucoup bu et qu'elle me propose, pour m'occuper, de réparer ses chaussettes. J'accepte avec plaisir et elle me remet de la laine, un aiguille et des ciseaux. Les trous sont d'une bonne taille et je remercie les religieuses qui m'ont appris en pension à repriser et même à remmailler à l'aiguille. Quand le témoin de Jéhovah vient reprendre son bien, elle pousse de petits cris d'admiration... Si je veux elle me rapportera du travail. Souvent, par la suite, elle me laisse plusieurs heures les ciseaux et les aiguilles. Je puis ainsi réparer mes habits et découper les marges de papier blanc. L'idée me vient de broder pour Anna (elle m'a dit s'appeler ainsi) un petit mouchoir que je lui donnerai comme cadeau de Noël. [...] J'ai terminé mon mouchoir pour Anna et j'ai brodé dans un angle son matricule. Demain matin, je le lui glisserai dans la main quand elle me passera le café par le guichet. Ainsi aurai-je au moins pu faire un cadeau, échanger un sourire avec un être humain. [...] La sirène d'appel me réveille alors que je croyais que Violaine était près de moi. Non, je suis seule et me souviens de mon cadeau pour Anna. Il n'y a pas ce matin d'appel du travail et le bruit de la distribution de café commence plus tôt que d'habitude. Je me tiens à côté de la porte et glisse mon petit mouchoir brodé dans la main d'Anna dès l'ouverture du guichet en lui disant « Joyeux Noël » en allemand. Pas un sourire, pas une réponse, je n'ai plus qu'à boire tristement mon café de Noël. Les larmes de nouveau me montent aux yeux. Il n'est pas question que je m'attendrisse sur moi-même. [...] Le lendemain, la porte s'ouvre et avec stupeur je vois entrer Anna. Elle a un bon sourire et dépose sur ma paillasse un petit carton. « Ce sont vos amies qui vous l'envoient pour Noël. Je n'ai pu l'apporter plus tôt, car nous avons été très surveillées. Maintenant les SS dorment tous après leur nuit de saoulerie et de débauche. J'ai pu prendre la clef. Sortez tout ce qu'il y a dans le carton, je viendrai le rechercher tout à l'heure. » [...] Anna revient pour reprendre le carton vide.« Vous n'avez pas eu une belle fête de Noël ! La veille, c'était si triste avec les gémissements et les cris à cause de la schlague. Graciées du bunker, vos voisines ne l'ont pas été des coups. » [...] Quelques instants plus tard, je quitte ma cellule, peut-être pour toujours ? Il me semble que j'y ai passé des années entières, et vécu plusieurs vies. Anna, silencieuse, se tient dans le couloir. Elle a dans la main le petit mouchoir que je lui ai donné à Noël et l'agite discrètement pour me dire au revoir. [...]

Geneviève De Gaulle Anthonioz

 

Geneviève de Gaulle est née le 25 octobre 1920. Elle est la fille aînée de Germaine Gourdon et Xavier de Gaulle, lui-même frère aîné de Charles de Gaulle.  Résistante de la première heure, en total accord avec son oncle Charles, elle multiplie les actions de renseignement et d’information, notamment au sein du réseau « Défense de la France ».

Arrêtée le 20 juillet 1943 et emprisonnée à Fresnes, Geneviève DeGaulle est déportée au camp de Ravensbrück le 2 février 1944. En octobre 1944, elle est placée en isolement au Bunker du camp.

Libérée en avril 1945. Malgré ses activités de mère de famille, elle reste une femme engagée : elle est présente aux côtés des anciennes déportées dans le cadre de l’ADIR (Association des déportées et internées de la résistance) ; elle suit attentivement les procès des criminels nazis en Allemagne ; elle participe de très près à l’essor du RPF, le mouvement politique lancé par son oncle Charles en 1947 ; elle apporte son aide à Germaine Tillion pour un règlement pacifique et humain de la guerre d’Algérie.

  1958 marque un important tournant dans la vie de Geneviève. Tandis que son oncle Charles revient au pouvoir, elle entre avec son mari Bernard, très proche d’André Malraux, au ministère des Affaires culturelles, nouvellement créé. Simultanément, elle est nommée présidente de l’ADIR.

La visite qu’elle fait, fin 1958, au bidonville de Noisy-le-Grand sur l’incitation du Père Wresinski, qui s’occupe des 1 200 miséreux, la bouleverse. Dès lors, elle prend le parti de lutter pour que la société reconnaisse ces familles jetées à la marge de tout. Ce combat pour la dignité, elle le mène pendant quarante ans, comme alliée du mouvement ATD-quart monde fondé par le Père Wresinski, puis, à partir de 1964, comme présidente de cette association. Son nom de famille, son passé de déportée, sa pugnacité, lui ouvrent les portes du sommet de l’État.

A la mort de Wresinski, en 1988, elle reprend logiquement le flambeau : nommée à la demande de Jacques Chirac au Conseil économique et social en remplacement du prêtre, elle se bat pendant dix années pour l’adoption d’une loi d’orientation contre la grande pauvreté. Reporté en 1997 pour cause de dissolution de l’Assemblée nationale, le vote est obtenu en 1988.

Geneviève DeGaulle est la première femme à être décorée de la Grand Croix de la Légion d’Honneur. A l’âge de 77 ans, elle entreprend de livrer par écrit ses souvenirs les plus marquants. Il en sort deux livres inoubliables, La Traversée de la nuit, qui est le récit simple et terrible de son expérience concentrationnaire, et Le Chemin de l’espérance, narration de sa lutte contre l’exclusion.

 

Elle meurt le 14 février 2002.

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